Stories.Malgorzata.Myrande

Stories

 

Lekcja szycia w 1910 r. i 1950 r.

Une leçon de couture en 1910 et 1950

Małgorzata Książyk

Praca w szkole 1909-1910 r.

Myrande Ksiazyk

Cahier scolaire de 1950-51

Les générations se suivent et se ressemblent, surtout chez les Ksiazyk. L’éducation des filles est comme une bobine qui se déroule dans la continuité. Avec rigueur et application, on apprend ce goût du travail bien fait que l’on attend d’une future épouse et mère de famille. Dans cette éducation, le développement de l’habileté manuelle a une place importante. Il faut savoir tout faire, en particulier ce que l’on devra exiger des domestiques. La couture s’y inscrit comme le plus noble des arts ménagers. Son enseignement est souvent confié à une vieille demoiselle qui dispense son savoir sur plusieurs générations. Exigeante mais patiente, elle sait que toutes les mains ne sont pas faites pour l’aiguille. Jamais avare d’encouragements, l’enseignante a une force de persuasion qui fait plier les plus récalcitrantes. Avec elle, les gauchères changent de main, les étourdies se concentrent. Si la perfection est rarement atteinte, l'effort est toujours récompensé.

 

A la fin des années 60, la couture a perdu son prestige dans les écoles. Marginalisée dans l’ensemble des “travaux pratiques”, elle devient crochet ou tricot puis finira par disparaitre au milieu des années 70. Le résultat est consternant. Le savoir-faire des mamans modernes se limite à la pose d’un bouton. Les ourlets sont confiés à l’atelier du quartier. Un accroc signe l’arrêt de mort d’un vêtement. Les machines à pédales sont devenues des tables de bistro. Les machines électriques reçues en cadeau de mariage ont depuis longtemps disparu des étalages dans les brocantes. Bien souvent, si une machine a survécu aux déménagements et au rétrécissement de l’espace domestique, elle est oubliée dans un coin : personne ne sait s’en servir.

 

Dans notre famille Ksiazyk, la couture reste un art majeur. Une même passion pour les travaux d’aiguille a été précieusement transmise et entretenue. Les bases de la couture sont acquises et les machines à coudre sont souvent sollicitées. A l’aspect utilitaire se sont ajoutées des activités plus ludiques comme le patchwork. Ouvrir une boite à couture bien rangée est le premier plaisir de la couturière. Le tissu déployé sur la table annonce quelques heures d’intense concentration. La perfection du résultat compte moins que l’ardeur mise à l’ouvrage. On aime coudre et on coud souvent.

 

Signés M.K.

 

Deux objets sont les témoins précieux de cette transmission. Seulement 40 années les séparent mais c’est un abîme si on considère ce qu’était une petite fille en 1910 et en 1950. Ironie de notre micro-histoire familiale, ces deux objets portent les mêmes initiales : M.K. Réalisés sous la direction d’une enseignante attentive, ces deux trésors sont les supports visuels des cours de couture. Les dates mentionnées correspondent au début des deux ouvrages. Ils ont fait la fierté de leurs petites propriétaires et surtout celle de leurs mamans.

 

Małgorzata Ksiazyk avait 12 ans en 1910. Sa nièce Myrande Ksiazyk avait 13 ans en 1950. Au même âge, elles ont appris l’essentiel de la couture ménagère, l’une en Pologne et l’autre en France. Avec des mots différents mais avec une même rigueur, chacune a fait, défait et refait le même ouvrage. En couture, il n’y a pas de place pour l’approximation ou la négligence. Małgorzata et Myrande ont appris à maitriser le gros œuvre des bâtis, la complexité des coutures rabattues et la subtilité des familles de points. Le résultat de cet apprentissage est édifiant. A 15 ans, Małgorzata et Myrande savent retourner les cols et les manchettes de chemises, déplacer des boutonnières, rétrécir ou élargir une veste. Chacune va soigneusement préparer son trousseau en le marquant avec ses initiales. Après leur mariage, la couture devient décorative. Malgorzata et Myrande cousent des rideaux à la mode. Ils sont drapés façon art deco dans les années 20. Ils ont des cantonnières à pompons ou des embrases à galons dans les années 60.

 

Deux après-guerre

 

A Varsovie, Małgorzata habille ses deux petits frères Léon (né en 1910) et Władislas (né en 1911). Léon n’a pas de frère ainé et il faut l’habiller de pied en cap à chaque saison. Il change de taille tous les 6 mois dans une Pologne soumise aux rationnements de la première guerre mondiale. Mais Małgorzata sait tirer le meilleur parti du moindre chiffon. Dans ces temps difficiles, la loi de Lavoisier s'applique à la couture : rien ne se perd, tout se transforme. Les couvertures militaires en laine deviennent des édredons. On taille les derniers corsets rigides dans de la toile à matelas. En 1918, la Pologne retrouve sa souveraineté et son élégance. Les jupes raccourcissent et le tissu récupéré est immédiatement réutilisé. Malgorzata coupe, teint et réinvente des vêtements. Quand Léon enlève son uniforme d’écolier, c’est pour porter des culottes courtes boutonnées et des cols en velours. Les années 1920 sont aussi folles à Varsovie qu'à Paris. Malgorzata collectionne les patrons proposés par le magazine Przegląd Mody. Elle rêve de coudre les robes portées par Pola Negri, la star Polonaise du cinéma muet.

 

En France, Myrande habille d'abord sa poupée Nicole. La chemise de bébé en baptiste qu’elle réalise à l’âge de 13 ans habillera ses trois enfants, puis ses trois petits enfants. C’est le premier vêtement que porte chaque nouveau-né de notre famille. Devenue jeune fille, Myrande suit les caprices de la mode, renouvelant elle-même sa garde-robe chaque année. Le "new look Dior" donne le ton de l’après-guerre. Malgré les restrictions qui durent jusqu’en 1950, on transforme les vêtements pour avoir une silhouette en sablier : épaules larges et taille serrée. Dans les années 55, c'est le triomphe des jupes bouffantes et des imprimés inspirés par Brigitte Bardot. Les créations de Myrande font sensation bien au-delà du cercle familial. On parle encore d’un ensemble d’été en popeline bleue à pois blancs, porté au mariage de son frère en 1959. Mais bientôt les robes "trois trous" du début des années 60 prennent le dessus. Leur ligne près du corps exige une coupe impeccable et des coutures soignées. Myrande portera ses petites robes noires dans toutes les soirées mais dans la journée, une robe rouge en velours côtelé gardera longtemps sa préférence.

 

Pour Małgorzata comme pour Myrande, c'est dans l'adversité, dans les petits bonheurs du quotidien et face aux défis de la mode que l'enseignement reçu prendra toute sa valeur.