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Stories

 

Muet comme une carpe ?

 

C’est en retournant à Grochale Górne sur les terres de mon arrière-arrière Grand-Père il y quelques semaines qu’une histoire racontée par mon Grand-Père Leon Książyk m’est revenue en mémoire.

 

Leon est né à Varsovie en 1910 et il y a habité jusqu’à son départ pour la France à l’âge de 16 ans. Il allait régulièrement en vacances à Grochale Górne, un hameau situé près de Leoncin, à 50 km au nord-est de Varsovie. Déjà établi à quelques kilomètres de là, son Grand-Père Błażej Książyk (1824-1882) était venu s’y installer en 1876. Son père Walenty y avait vécu. Ses oncles Wojciech et Jozef y habitaient encore. Entourée d’acacias, la propriété était située en hauteur. On y accédait par une très belle allée plantée d’arbres. Entre la propriété et le chemin du bas, il y avait un étang tout en longueur, et une série de bassins, alimentés sans doute par un ancien bras mort de la Vistule. On y élevait des carpes – un poisson très apprécié en Pologne sur les tables de fête. A Noel, c’est l’un des 12 plats traditionnels que l’on mange le soir du 24 Décembre (karp wigilijny).

 

Un jour, Leon est allé pêcher dans l’étang. Il ne devait pas avoir plus de 10 ou 12 ans. C’était donc entre 1920 et 1922. Léon était sans doute seul parce dans son récit, il ne mentionne pas ses deux cousines qui étaient les plus proches de lui en âge (Genowefa née en 1906 et Klementyna née en 1910, toutes deux filles de Wojciech). N’hésitant pas à entrer jusqu’à la taille dans l’eau, il a attrapé une énorme carpe. Tout le monde connaissait ce poisson, légende vivante de l’étang. C’était la plus vieille, la plus grosse et la plus belle carpe de l’élevage. C’était aussi la plus intelligente parce que personne n’avait encore réussi à la prendre. Tous les cousins de Leon avaient pourtant déjà essayé, sans succès.

 

La carpe a beaucoup résisté et Léon a eu du mal à la sortir. Alors qu’il luttait avec elle pour détacher l’hameçon et la fourrer dans son panier, la carpe s’est immobilisée et lui a dit : « relâche-moi Léon, relâche-moi ». Plus surpris par l’audace de la demande que par le fait qu’un poisson puisse parler, Léon l’a remise à l’eau. Il n’a rien raconté à personne et il est fort probable que ma Grand-Mère a été la première à écouter cette histoire. Après cette aventure, Léon n’est plus jamais retourné pêcher dans l’étang de Gochale. Il racontait volontiers que par la suite, à chacune de ses visites à Grochale Górne, la carpe venait le saluer en sautant hors de l’eau dès qu’elle le voyait. Ils sont restés amis.

 

Quand j’étais petite, je n’aimais pas du tout cette histoire de carpe qui parle. D’abord chez moi en Normandie, les poissons que nous attrapions à la pisciculture n’étaient pas des carpes mais des truites. Elles étaient énormes et dans mon imagination, certainement plus imposantes que les carpes de Grochale. Ensuite aucune de ces truites – qu’elle soit saumonée ou arc-en-ciel – ne m’a jamais fait la conversation. Enfin, j’ai souvent relâché mes prises et les truites ainsi libérées ne sont jamais revenues me témoigner leur gratitude.

 

On dit que les carpes peuvent vivre jusqu’à 100 ans. Si cette histoire est arrivée entre 1920 et 1922, notre héroïne est peut-être toujours dans son étang, attendant une visite de Léon.

 

Marie-Jeanne C.Ksiazyk, Paris.

 

Grochale Górne (District de Leoncin) est aujourd’hui un hameau disparu situé près de cette immense étendue de sable que les cartes désignent sous le nom de “Grochalskie Piachy“. En 1946, toutes les habitations ont été détruites par une crue de la Vistule qui coule à environ 4 km.

Un habitant de Kazun Bielany m’a expliqué que dans les années 1870, un bras de la Vistule passait là où se trouvent aujourd’hui les “Près de Kazun” (Łąki Kazuńskie). Le fleuve était donc encore plus près de la propriété des Książyk. Par ailleurs, cette zone du Parc National de Kampinos est traversée par un canal de drainage (Kanał Kromowski) situé à environ un kilomètre de la propriété.

Bien que non entretenus et partiellement asséchés, les plans d’eau de la propriété existent toujours. Leur disposition montre un grand étang et plusieurs bassins qui se succèdent. Le terrain étant en légère pente, il est vraisemblable qu’ils communiquaient entre eux par un système de déversoir. Cela permettait de renouveler l’eau régulièrement pour oxygéner le milieu, entretenir la flore et y élever des poissons.

J’aime imaginer que mon Grand-Père Leon s’asseyait sous l’un de ces acacias au bord de l’étang. Son Grand-Père Błażej Książyk avait planté un bois d’acacias sur cette propriété achetée en 1876. Ces arbres ont survécu à trois guerres et aux inondations dévastatrices de la Vistule. Un petit film réalisé en mai 2016 leur rend hommage.