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Collection Quo Vadis 2016

 

Quo Vadis en France : une lecture pour jeunes filles

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Moralité

Obéissance

Vertu

Pureté

Idéal

Exemplarité

Maciej Gloger, Professeur de Littérature à l’Université de Bydgoszcz, a publié de nombreux ouvrages sur Henryk Sienkiewicz. L’intérêt de notre famille pour le roman Quo Vadis a retenu son attention. Rédigé à sa demande, ce témoignage explique pourquoi en France, ce roman héroïque a largement été considéré comme une lecture recommandée pour l’éducation des jeunes filles. Dans notre bibliothèque familiale, nous avons 6 éditions différentes de Quo Vadis, publiées entre 1901 et 2010. L’édition de 1901 est polonaise, toutes les autres sont des traductions françaises. Cela fait un livre par génération et cette présence souligne l’importance d’un roman qui fait partie de notre patrimoine éducatif.

 

1. La morale

 

Placée très tôt en institution religieuse, j’ai reçu une éducation traditionnelle très stricte jusqu’au milieu des années 50. Dans l’environnement confiné de ce pensionnat de province, les lectures étaient très encadrées. Les livres Rouge et Or (Hachette) de la Comtesse de Ségur étaient nos premiers compagnons. Avec des exemples particulièrement édifiants, ils nous apprenaient les règles de base de la morale, de l’obéissance et de la politesse et du savoir-vivre. Les histoires mettaient en exergue la plupart des petits péchés véniels de l’enfance : la gourmandise, le mensonge, la paresse, la colère, la jalousie. Ils abordaient parfois les défauts plus sérieux du monde des adultes tels que l’avarice, l’envie, l’égoïsme, la vanité ou l’orgueil.

 

Dans les rayonnages du couvent, nous trouvions aussi les petits ouvrages de la Bibliothèque des Ecoles Chrétiennes. Leurs couvertures autrefois splendides avaient été abimées par des générations de lectrices. Souvent écrits au milieu du siècle précédent, les textes avaient beaucoup vieillis. Le manque d’illustrations et le caractère compassé des histoires n’en faisaient pas une lecture attractive. Néanmoins, nos éducatrices, dont certaines étaient entrées dans ces murs avant 1890 restaient très attachées à ces petits livres.

 

2. L’obéissance

 

Puis arrivait l’adolescence. Une période particulièrement critique pour les religieuses. Leur objectif était de former des futures mères de familles conscientes de leurs devoirs envers leurs familles et envers l’Eglise. Mais les religieuses avaient aussi pour mission d’assurer la survie de leur communauté en identifiant parmi nous celles qui pourraient un jour prendre leur relève. Constamment à l’écoute d’un éventuel appel divin, elles nous encourageaient à considérer sérieusement le choix d’une vie religieuse. Ce n’est qu’à défaut que les religieuses nous préparaient à devenir des épouses attentives et des mères dévouées. Dans cette perspective, elles nous enseignaient les valeurs du renoncement, de l’abnégation et du sacrifice de soi. C’est ainsi que vers 12 ans, nos lectures changeaient soudainement de registre. Aux habituelles leçons de morale s’ajoutaient donc des leçons sur l’obéissance à Dieu. La vie des saintes et martyres était une source inépuisable d’enseignement.

 

Les lectures étaient toujours accompagnées et souvent collectives, notamment à l’heure des repas. Pour nos éducatrices, c’était l’occasion d’interpréter le martyrologue, d’en tirer les leçons et d’engager une discussion. La vie des saintes et martyres développait aussi notre instruction par l’image. Il y avait ainsi à l’ouvroir (salle de travail des religieuses) un pupitre sur lequel était posé un immense livre, sans doute inspiré de La Légende Dorée. Les pages était enluminées et les gravures tout à fait captivantes. Chaque jour, les religieuses changeaient l’illustration, nous invitant à méditer sur les sacrifices terrestres qui ouvrent les portes de la félicité divine. Nous regardions avec beaucoup d’intérêt les tenailles de Sainte Agathe, la roue de Sainte Catherine ou les yeux arrachés de Sainte Claire. Sainte Zoé pendue par les cheveux au-dessus d’un bûcher reste un souvenir assez puissant.

3. La vertu

 

Dans ce paysage littéraire, deux livres faisaient référence : Fabiola et Quo Vadis. Paru en 1854, Fabiola a été écrit en par Mgr Wiseman, un Cardinal catholique anglais. C’est aujourd’hui un livre pratiquement oublié alors que Quo Vadis d’Henryk Sienkiewicz est passé à la postérité. Dans ces deux ouvrages, la supériorité morale du Catholicisme est mise en exergue avec d’autant plus d’ardeur que les auteurs évoluent chacun dans des environnements très hostiles : l’Angleterre anglicane pour le Cardinal Wiseman et la Pologne russifiée pour Sienkiewicz. Il faut ici rappeler que dans la France des années 1950, le souvenir de la confrontation entre l’Eglise et l’Etat au début du siècle était encore vivace. Les religieuses menaient donc une véritable croisade contre la laïcité et défendaient avec conviction leur mission éducative. Elles s’efforçaient de nous transmettre un enseignement désormais rejeté par l’école laïque.

 

Fabiola et Quo Vadis mettent en scène des héroïnes fictives dans un contexte historique très réaliste. Les intrigues sont très différentes mais on y trouve de nombreuses similitudes en ce qui concerne les principes éducatifs. Pour les religieuses, l’éloge de la vertu est certainement la principale valeur de ces deux ouvrages. Toutefois, il ne fait aucun doute que Quo Vadis a une valeur éducative très supérieure à celle de Fabiola. En effet, chacun des personnages de Sienkiewicz personnifie les 7 vertus catholiques telles qu’elles nous étaient enseignées. Sans trop développer sur ce point, on peut rappeler la prudence (discernement de Pomponia qui refuse le danger), la tempérance (volonté d’Ursus qui ne cède pas à son désir), la force d’âme (détermination d’Aulus face à l’adversité). Pour sa part, Ligie incarne la foi, l’espérance et la charité – les trois vertus qui sont attendues d’une femme accomplie. Quo Vadis mettait en scène un idéal chrétien en proposant des modèles qui devaient nous inspirer dans la vie quotidienne.

 

4. La pureté

 

Elément constitutif de la vertu, la pureté nous était présentée comme une qualité nécessaire et essentielle mais ses contours étaient plutôt flous. Dans certains romans, elle nous était enseignée à travers la pudeur (Paul et Virginie) ou par la chasteté (Atala). Le thème de la jeune vierge qui résiste au péché de la chair est universel. Dans le contexte d’un pensionnat religieux, c’est un sujet central. Epouses mystiques du Christ, la plupart des religieuses souhaitaient nous voir suivre le même chemin. Elles insistaient sur l’importance de la pureté, le refus de la souillure, l’horreur du vice, et l’intégrité de l’âme. Bien sûr, entre 12 ans et 15 ans, peu d’entre nous avaient une idée précise de ce qu’il y avait derrière ces périphrases. Les versions expurgées de Quo Vadis n’était pas plus explicites, ne mettant jamais en avant la réalité de la virginité. Comme Ligie, nous avions le devoir de résister à la tentation et à la concupiscence. La lecture de ce roman nous confirmait que « le corps est un tabernacle », que « l’honneur est le temple de l’esprit » et que rien ne surpasse « la noblesse des sentiments », des expressions souvent utilisées par nos éducatrices.

 

Mais au-delà de cette obligation de pureté physique, on s’efforçait aussi de préserver notre pureté spirituelle. Là encore, les héros de Quo Vadis véhiculaient les attitudes positives qui sont exaltées par les religieuses. Les héroïnes féminines reflètent la pureté de cœur : Ligie incarne la modestie, Pomponia représente le dévouement. Les héros masculins transmettent la pureté de l’esprit : Ursus symbolise la fidélité, Aulus exprime la dignité, Marcus personnifie la loyauté. Forts de cette pureté intérieure, tous ces personnages résistent sans faiblir à la tentation, à la colère et à la vengeance.

5. L’idéal

 

Quo Vadis véhicule ainsi l’image d’un homme idéal. Les personnages masculins du Roman évoluent dans un jeu de miroir où héros positifs ont toutes les vertus qui font défaut aux personnages négatifs. Sienkiewicz met en avant les qualités morales que l’on attend dans les différentes étapes de la vie d’un homme : fils respectueux, mari attentionné, père attentif, et citoyen responsable. Confrontés à des situations extrêmes, chacun fait face avec une détermination sans faille. L’auteur insiste sur l’honnêteté et la droiture, le courage et la force, le sens du devoir et le dévouement, l’amour et la fidélité. Cet idéal masculin n’était jamais relevé par les religieuses qui évitaient soigneusement de parler de ce que l’on appelait pudiquement « les choses de la vie ». Mais la lecture de Quo Vadis a façonné notre imaginaire en dessinant le profil de notre futur mari et père de nos enfants.

 

Dès sa parution, Quo Vadis a été présenté comme un roman historique d’aventures, d’où le titre de la première édition française en 1900 « Quo Vadis, roman des temps néroniens ». Immédiatement salué par la hiérarchie catholique en France, l’ouvrage est très vite devenu une lecture recommandée pour la jeunesse dans les institutions religieuses. Les différents éditeurs se sont efforcés d’expurger la version originale et de condenser le texte. Indéniablement, l’ouvrage a eu plus de succès auprès des jeunes filles. Il faut dire qu’en France, les garçons avaient un choix de lectures bien plus large, y compris dans le domaine des livres recommandés par l’institution. La dimension aventure historique de Quo Vadis était sans doute jugée un peu fade comparée à la production prolifique d’auteurs français comme Jules Verne ou Alexandre Dumas.

 

6. L’exemplarité

 

Quo Vadis a d’autant plus marqué nos jeunes esprits que la lecture de ce roman est associée à des images très fortes. Au pensionnat, plusieurs exemplaires de l’ouvrage circulaient. Il s’agissait vraisemblablement des éditions de 1901 (Revue Blanche) et 1942 (Flammarion). Chaque ouvrage était illustré avec les dessins de Jan Styka, présentés en pleine page ou en cartouche. Certaines gravures avaient été coloriées au crayon. Nous avons la chance d’avoir dans notre bibliothèque familiale ces deux éditions de référence. C’est toujours avec beaucoup de plaisir que je regarde les gravures qui racontent des épisodes saisissants de l’intrigue : « Ursus emportant Ligie dans Suburre », « puis la bête croula comme une masse, le garrot tordu », « sur les sept collines l’impératrice du monde flambait ». Les images qui décrivent le martyr de Saint Pierre ont gardé toute leur puissance d’évocation. Je pense que les deux gravures « quo vadis domine » et « Urbi et orbi » restent les plus emblématiques du livre.

 

Quo Vadis a aussi marqué nos mémoires avec le film de 1951. La mise en scène restitue avec plus ou moins de fidélité les grandes lignes de l’intrigue. Dans ce film très coloré, la narration a moins d’importance que la mise en action des personnages. Toutefois, ce péplum hollywoodien fait écho à l’enseignement reçu au pensionnat. Il met en en exergue les valeurs d’obéissance, de vertu et de pureté. Plus d’un demi-siècle a passé et c’est toujours avec la même émotion que j’attends les dernières images de ce film édifiant : la scène finale du bâton de Saint-Pierre en fleur et les mots de l’Evangile qui résonnent « Je suis le chemin, la Vérité et la Vie » (Jean 14.6).

 

Conclusion

 

Quo Vadis est un roman unique et il l’est à double titre. D’une part du fait de l’intérêt de son intrigue et de la qualité de son écriture. D’autre part en raison de sa valeur éducative qui a eu un impact considérable. Le livre de Sienkiewicz a accompagné plusieurs générations de jeunes lectrices, transmettant des principes qui sont universels et intemporels. On ne peut que regretter que ce roman soit injustement boudé par les jeunes lecteurs. Aujourd’hui, Quo Vadis me renvoie l’écho d’une éducation catholique stricte mais profitable. Cette éducation, je l’ai adaptée et je l’ai transmise. Mes filles ont lu Quo Vadis et je sais qu’un jour, l’une des 6 éditions de notre bibliothèque passera entre les mains de mes arrières petits-enfants.

 

Myrande Ksiazyk, Paris